Mercredi 23 février 2011 3 23 /02 /Fév /2011 18:53

Suite aux conseils de mon psy, j'ai décidé de commencer l'écriture d'un journal intime.

La raison? Je n'en sais rien. Peut-être est-ce lui, le malade. Enfin bref.

Je crois que la tradition veut que que je m'adresse à mon support. Cela doit stimuler l'écriture que de simuler un interlocuteur. Ce n'est pas moi qui ai fait les règles après tout.

Par où commencer? Ma vie réelle ou celle que je vis en rêve? Elles ont pour point commun l'extrême monotonie qui les caractérise à presque chaque instant.

Je me nomme Jacob. Non pas que je sois juif, mais mes parents trouvaient le nom agréable. Ne voulant pas d'enfant, je suppose que la corvée consistant à choisir un prénom sensé caractériser un parfait inconnu me sera épargnée. Je suis célibataire depuis toujours. Deux ou trois aventures de ci, de là, mais je ne pense pas être fait pour l'engagement. Mon travail est celui de web manager. Concrètement, ça consiste à créer des sites web pour des sociétés voulant cacher leur incapacité à se mettre à l'heure de l'horloge technologique. Ca paie bien, ce qui compense l'ennui mortel qui se cache derrière le titre.

Bon, désolé journal, mais c'est vraiment trop stupide. Désolé que notre relation s'achève si brutalement, mais l'écriture, c'est vraiment pas mon truc.

 

Je déteste quand il fait ça. Il m'a menacé d'augmenter ma dose de cachets si je n'écrivais pas au moins une page par jour. Encore tout à l'heure, il m'a appelé : « Jérome, as-tu écrit ta page quotidienne? », ce qui m'a passablement surpris : il ne m'avais jamais tutoyé. Enfin bref, il faut que j'écrive, alors écrivons. De quoi pourrais-je parler? De l'agréable sensation de sentir la plume gratter le papier ? Non, trop superficiel. Je vais parler de mes rêves.
Dans ces rêves, j'ai toujours le même prénom : Hadrien. Avec un H, comme l'empereur. Ca en jette, non? Malheureusement, l'analogie s'arrête là. C'est un cadre dans une entreprise plutôt minable. Je vais utiliser la troisième personne pour le caractériser, ça permettra de s'en sortir plus facilement pour savoir qui parle de quoi. Or donc, disais-je, Hadrien travaille dans une entreprise de bas étage. Enfin, il paraît qu'elle est florissante, mais ses employés sont tous dépressifs chroniques à des degrés plus ou moins développés. Sans doute l'environnement de travail. Je suppose que l'argent doit aller en plus haut lieu. Au fond, Hadrien s'en moque. La plupart des gens passent leur journée à attendre qu'elle se finisse, donc de ce point de vue-là, ce n'est guère important. Si seulement sa vie avait un sens plus profond, quelque chose qui justifierait et donnerait un sens unificateur à tout ça, peut être comprendrais-je pourquoi je rêve sans arrêt de lui. Mais non. Mon alter égo est un loser dépressif avec la vie de monsieur tout le monde, et n'a guère d'autre rêve que ceux que la publicité instille par ses nerfs optiques à longueur de journée.

Peut-être que je projette en rêve ce que je pense de moi? Je vais laisser tomber je crois. Après tout mon ex-femme paye un psy pour ça, ce n'est pas pour que je fasse mes propres analyses, hein? Il est tard, journal. Je vais me coucher.

 

Aujourd'hui, Hadrien a rencontré une femme magnifique dans le bus. Il s'est contenté de la regarder, la dévisager, se demander à quoi elle ressemblerait nue, ou comment elle gémirait son nom dans les affres de l'amour physique. Elle est descendue deux arrêts après sa montée, sans même lui jeter un regard. Ca n'a même pas suscité un début de déception. Pathétique petit homme. A son bureau, il a continué à faire ce pour quoi il était payé, à savoir écrire et transférer des mails à propos de réunions, de conférences et de choses à côté desquelles un trombone peut passer pour passionnant. En rentrant chez lui, il est passé à la boulangerie. La baguette, c'est son péché mignon. Le seul moment de lumière dans sa journée est quand il prend le pain encore chaud, le déchire, entend le craquement si familier, et en mange une partie, comme ça, nature, par plaisir. Pendant les deux minutes que dure le rituel sacré, Hadrien se sent un autre homme. Aujourd'hui, le pain était déjà froid. Un porno, et au lit.

Comment veux tu, journal, après une nuit pareille, que je passe une bonne journée? J'ai fait ce que j'ai pu, mais je n'étais pas à ce que je faisais. Un de mes élèves me l'a d'ailleurs fait remarquer lorsque j'ai écrit cinq fois le même mot au tableau sans m'en rendre compte. Je suis rentré, ai joué un peu avec le chien et suis allé me coucher. C'est pas de gaieté de coeur, je ne peux pas supporter de n'être que spectateur de la vie de ce minable, de ne pouvoir le prendre, le secouer par les épaules et de lui crier : « vis un peu, ducon ! ». Mais je tombe de sommeil, mes yeux me font mal. Et taper sur le pc n'arrange rien.

 

N'as-tu jamais eu l'impression, journal, que ta vie n'avait pas de vraie cohérence? Tout à l'heure, Cyril, mon plus jeune fils, m'a demandé pourquoi je faisais ce métier, pourquoi je menais cette vie; et j'ai bien été incapable de lui répondre. Je crois que je vais arrêter la musique, et me mettre à la peinture. La musique est au temps ce que la peinture est à l'espace. Et je suis fatigué de ne pouvoir contempler sans mouvement. Tout comme je suis incapable de savoir pourquoi je continue à t'écrire, journal, après toute ces années, alors que je ne relis jamais ce que j'ai écrit.

Hadrien déprime, cela fait trois jours qu'il n'a pas eu son pain chaud et il n'a toujours pas eu le courage d'engager la conversation avec cette belle femme qui le fascine.

Pourquoi dois-je subir ça?

 

Hadrien est mort. Suicide médicamenteux. Envie d'en finir avec cet abrutissement continu, cet échec permanent. Même moi, je ne l'avais pas vu venir. Étrangement, cela me rend vraiment triste. Et ce qui me perturbe, c'est que sa dernière pensée fut pour moi. Comment aurait-il pu me connaître? Depuis sa mort, tout semble fonctionner de manière erratique. Par exemple, ce matin, j'ai vu un nuage tomber et écraser une voiture devant moi. Ils ne font jamais ça les dimanches.

 

Cinquième jour que le sommeil m'est vraiment pénible. Je n'arrête pas de revivre des épisodes de la vie d'Hadrien. Quel sens cela peut-il avoir?

 

Je viens de me lever en sursaut. Il fallait que je l'écrive. Je ne me rappelle plus de mon nom. Comment cela est-il possible, alors que je me rappelle de celui d'Hadrien? Cette nuit, pas de souvenirs étranges ou lointains, juste une impression de flottement. L'obscurité, le noir. Puis une lumière. J'ai peur de comprendre ce que cela veut dire. Oh mon Dieu faites que je me trompe. J'ai peur. Mais l'heure tourne. Il faut que je te laisse, journal, il se fait tard.

Par dreamer
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